Relire Flaubert aujourd'hui : lire pour mieux écrire et dire "le dictionnaire des idées reçues" - Lettres - Académie de Normandie

Relire Flaubert aujourd’hui : lire pour mieux écrire et dire "le dictionnaire des idées reçues"

Comment lire aujourd’hui les oeuvres de Gustave FLAUBERT ? Quelle place réserver à cet auteur au collège ?
Et si la lecture du "dictionnaire des idées reçues" constituait un levier fécond pour apprécier l’écriture de l’auteur ?
Telle est la l’hypothèse de travail explorée par Karine RIBOT avec ses élèves de 3ème, au collège Georges-Cuvier à Fécamp.

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Relire FLAUBERT aujourd’hui : Lire pour mieux écrire et dire le dictionnaire des idées reçues

Un projet a été imaginé par Karine RIBOT, professeure de Lettres et formatrice
L’objectif était d’amener les élèves à lire, mais surtout à s’approprier, une œuvre complexe, c’est-à-dire une écriture singulière, une forme inédite et un contexte politique, historique et culturel.

L’hypothèse de travail explorée a été de placer les élèves au coeur de la démarche de lecture, au coeur également des choix de lectures, tout en faisant de l’analyse fine de l’écriture de l’auteur, non pas un obstacle, mais un levier au service d’une appropriation vivante de l’oeuvre.

Le projet a été présenté pour la première fois à l’occasion du Plan National de Formation 2021, le 10 mai 2021. De nombreux documents en lien avec le travail mené sont accessibles directement sur le parcours Magistère dédié, via la page consacrée aux Rendez-vous des Lettres..

Il a été repris, enrichi et nourri d’une collaboration artistique, pour aller plus loin encore dans l’étude en accordant une plus large place au travail de la voix, support ultime de l’étude dans le cadre d’un spectacle réalisé avec le concours du théâtre de la ville, Le Passage, et une artiste intervenante : Carine Piazzi, de la compagnie Konfiské(e)


 I- Compétences travaillées

 1. Plusieurs champs de compétences ont été travaillés au cours de ce projet :

-  Des compétences de lecture : le développement d’une identité de lecteur capable de comprendre, d’interpréter les textes et de restituer son interprétation
-  Des compétences d’écriture : l’utilisation de l’écrit pour penser et apprendre ; l’adoption de stratégies et de procédures d’écriture efficaces ; l’exploitation de ses lectures pour enrichir son écrit ; l’exploration des ressources de la langue pour enrichir ses écrits et développer son interprétation des textes lus ; la rédaction d’écrits créatifs préparant la mise en scène des textes des élèves en dialogue avec ceux de l’auteur.
-  Des compétences orales : le développement d’un oral en interaction afin de partager sa lecture et d’aiguiser sa pensée ; le développement d’un propos personnel face à un public ; l’incarnation de la voix sur scène.

 2. Parmi les 5 domaines du CRCN, plusieurs ont été travaillés au cours du projet :

-  Domaine 1- Informations et données : la pratique d’une veille informationnelle afin de rassembler les traces numériques laissées par l’œuvre de l’écrivain en lien avec l’identification d’idées reçues contemporaines.
-  Domaine 2 – Communication et collaboration : collaborer, partager des lectures afin de concevoir différents corpus d’étude au sein de l’oeuvre.
-  Domaine 4- Protection et sécurité : identification des sources de l’information, analyse des données collectées.

  2. Organisation :

Le projet a été mené avec une classe de 3ème, au sein d’un collège situé en éducation prioritaire. Les séances se sont toutes déroulées en classe entière, dans le cadre ordinaire du travail de la classe.
Le projet a été nourri des célébrations du bicentenaire de la naissance de Gustave FLAUBERT, au sein de la ville de Fécamp, qui occupe une place particulière dans la biographie de l’écrivain.
Plusieurs outils et espaces numériques ont été exploités :
-  L’ENT du collège
-  Les outils numériques à disposition des élèves pour les recherches menées.

  3. Descriptif de l’activité et des outils

Trois grandes étapes structurent le projet.
1-RECHERCHER ou comment apprendre à questionner un livre non encore lu.
2- LIRE ou ou définir une pluralité de chemin de lecture et initier une nouvelle recherche au cœur de l’œuvre ou l’apprentissage des corpus.
3- ANALYSER ou ou comment apprendre à approfondir ses questionnements
et développer son sens critique et esthétique.
4- DIRE ou comment donner corps et vie à sa lecture dans le cadre d’un dialogue inédit entre le texte de l’auteur et celui des élèves.

Étape 1- RECHERCHER

Il s’est agi ici de questionner la notion d’idée reçue, et à travers elle de lancer un débat permettant d’entrer progressivement dans l’oeuvre autour d’une question fondatrice :
Peut-on se moquer de tout ?

Les élèves ont donc été invités à mener une recherche à la maison en prenant appui sur les sites familiers et régulièrement consultés. Le tableau suivant rend compte de la mutualisation des recherches :

Cette entrée en lecture a permis de dresser un bilan des sources informationnelles des élèves, très resserrées, mais aussi de les questionner et de les enrichir afin d’aiguiser leur esprit critique.

Cette réflexion et ses apports ont permis aux élèves, à distance, de mener une nouvelle recherche à la fois sur l’auteur et sur son oeuvre. A eux de consulter les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, sélectionner les éléments les plus pertinents, afin d’être en mesure de le présenter à l’occasion d’une séance menée dans le cadre d’une classe virtuelle.
Ce travail, très riche, a permis bien évidemment de mettre en valeur des éléments biographiques, soulignant le lien personnel entre l’écrivain et la Normandie. Anna précise ainsi, s’inspirant des informations présentées sur le site Babélio,

C’est un écrivain français né à Rouen en 1821 et mort près de Rouen à Canteleu en 1880. Il est issu d’une famille bourgeoise. Il quitte le lycée puisqu’il est renvoyé et passe donc son bac seul. Gustave Flaubert s’est inspiré de Guy de Maupassant et d’Honoré de Balzac .

D’autres recherches ont souligné le rapport passionné de l’écrivain avec l’écriture et l’engagement de l’auteur dans son oeuvre. Eloi ainsi reprend :

Flaubert aura travaillé une grande partie de sa vie à cet ouvrage qui demeure inachevé, il le commence en 1850 suite à une conversation avec Louis Bouilhet. Le dictionnaire fut publié de manière posthume par Louis Conard. Le dictionnaire compte 1000 définitions. Beaucoup de travail de la part de Gustave Flaubert, pendant presque 30 ans sans qu’il soit pour autant terminé.

Le caractère inachevé de l’oeuvre a ainsi pu être interrogé, mais aussi le travail d’écriture et de réécriture au service de la phrase la plus juste, la plus efficace.

D’autres recherches enfin ont nourri le débat permettant de comprendre la visée de l’oeuvre et ses enjeux. Maë, d’après un article de Wikipédia a ainsi noté :

Œuvre inachevée, alimentée au fur et à mesure de la vie de Flaubert, commencée en 1850 après discussion avec Louis Bouilhet (poète français), recense les clichés de la société avec humour noir, a des allures de parodie de manuel de bonne conduite !

Ces premières lectures ont ainsi permis de poser de nombreux jalons pour engager la lecture de l’oeuvre, des apports de connaissances d’une part, mais surtout des questionnements invitant les élèves à lire l’oeuvre en la questionnant.
C’est une démarche active de lecture qui est initiée, portée par ce travail initial de recherche.

Étape 2- LIRE  :

Cette seconde étape poursuit la dynamique de recherche instaurée, en invitant les élèves à comprendre que lire consiste aussi à mener un travail de recherche. Il y avait aussi la volonté de libérer l’acte de lecture en permettant aux élèves de cheminer librement dans l’oeuvre afin d’en dégager des extraits significatifs rassemblés en corpus.
C’est une lecture "au gré de ses envies", non linéaire.

Une consigne soutient le travail, engageant les collégiens à s’emparer pleinement de l’oeuvre : chaque élève mène sa propre recherche pour créer trois corpus personnels qu’il justifie : un corpus de cinq mots, un corpus de cinq définitions et un corpus de dix mots autour d’un même thème.


Il est à noter que plusieurs élèves se sont révélés au cours de ce travail.

Ainsi, cet élève a réuni un corpus après avoir identifié la récurrence de procédés d’écriture.

« Pour trouver les définitions, j’ai cherché seulement 2 critères :il faut que la définition soit courte et humoristique."
• ANGLAIS :Tous riches.
• MOINEAU Fils de moine.
• DÉSERT Produit des dattes.
• ESCROC Toujours du grand monde
• ESPION Toujours du grand monde
• FACTURE Toujours trop élevée
• FUSILLADE Seule manière de faire taire les Parisiens.

D’autres élèves ont intuitivement proposé des débuts d’interprétation comme Iris qui justifie ainsi son choix de mots :

« J’ai choisi le thème de l’art et tout ce qui l’entoure, accompagne…De très belles choses pouvant être exprimées dans ces « mots » mais dont finalement la définition, ici, est assez moqueuse, presque critique pour certaines. De nouveau très stéréotypé. »

Art / danse / concert / cuisine / musique / peinture sur verre / poème/ artiste / décor de théâtre / musée.

Mis en confiance, les élèves se sont engagés dans leur lecture. Ils se sont pleinement emparés de l’oeuvre. L’analyse comparée des corpus a permis de confronter les propositions des collégiens, soucieux de défendre leurs choix. C’est ainsi avec une posture très engagée, que les élèves ont investi la dernière étape de la démarche.

Étape 3- ANALYSER :

C’est un nouveau dialogue qui s’engage ici, entre lecture et écriture, au service de l’interprétation.

Deux nouveaux corpus ont été proposés aux élèves, réalisés par l’enseignante. L’objectif était de les étudier afin de proposer un classement des occurrences en le justifiant.

CORPUS 1 :

Des classements grammaticaux ont été proposés :

CORPUS 2 :

Là encore, les élèves ont pris appuis sur leurs connaissances linguistiques pour proposer un premier classement :

Cette entrée dans l’analyse a permis aux élèves de lire avec rigueur et attention les deux corpus, tout en questionnant à la fois la forme et le sens de chaque mot. Ce fut une préparation solide pour entrer plus avant dans l’analyse, grâce aux travaux de Anne HERSCHBERG PIERROT, et interroger ainsi les procédés d’écriture.
De nouveaux corpus ont été soumis à l’examen des élèves :

Il est possible de mettre en évidence la répétition du même syntagme "Toutes les maladies" dans chacun des articles, et ainsi de se rendre compte du sens absurde auquel on parvient.
Dans un second corpus, l’identification précise des reprises et de la juxtaposition des contraires permet aux élèves de se saisir à la fois en révélant leur expertise linguistique et leur sensibilité, de l’ironie de FLAUBERT :

Les élèves sont ainsi peu à peu capables, guider par leur professeur, de dresser une carte linguistique synthétisant les différents procédés exploités par l’auteur pour dénoncer les idées reçues de son temps :

Étape 4- DIRE/ PRODUIRE ET SE PRODUIRE  :

Forts du parcours de lecture mené, nourris de l’étude du texte lui-même au plus près de sa langue, les collégiens ont pu réaliser leurs propres articles pour enrichir l’oeuvre de FLAUBERT.
A découvrir ici :

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La mise en voix finale, sur la scène du théâtre de la ville, permit aux élèves de révéler leur lecture et surtout leur interprétation du texte flaubertien, depuis les premières répétitions jusqu’à la représentation en public.
Quelques images prises à chaque étape de la préparation du spectacle témoignent de cette dernière étape du travail, dans le portfolio au terme de cet article.

  4. Quel bilan dresser de l’étude ?

La résistance des oeuvres littéraires, souvent perçues comme un obstacle à la lecture, est de nature finalement à renforcer l’intérêt des élèves. Il est donc possible d’étudier une oeuvre flaubertienne tout en aiguisant l’appétit littéraire des élèves.

On peut reconnaître à cet égard que la forme singulière de l’oeuvre, autorisant des cheminements de lecture multiples est à la fois une source de plaisir renouvelé et un soutien à l’engagement des élèves.

De plus, il apparaît que confronter les élèves à des textes résistants, les confronter de même à un ton caustique, ironique ou encore provocateur peut devenir une source de jubilation inédite. Tel est bien d’ailleurs un des enseignements de la mise en scène du texte.

L’initiation enfin à la méthode de recherche, la création et l’analyse de corpus constituent un levier fécond au service de lecture fine à dimension interprétative de l’oeuvre, y compris avec des élèves encore jeunes. L’analyse de l’écriture comme matériau linguistique soutient la lecture et en renouvelle le plaisir.

Portfolio

Documents joints