Comment passer de la création de l’auteur à la créativité de l’élève dans l’étude de l’oeuvre intégrale ? - Lettres - Académie de Normandie

Comment passer de la création de l’auteur à la créativité de l’élève dans l’étude de l’oeuvre intégrale ?

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 Le projet.

Constat  : l’étude de l’oeuvre intégrale se heurte à la difficulté de l’injonction de lire signalée par D. Pennac il y a plusieurs années. La lecture d’une oeuvre n’est pas liée à la motivation intrinsèque pour la majorité des élèves.

Problématique  : comment développer diverses compétences littéraires par l’étude de l’oeuvre intégrale ?

Objectifs visés  : permettre aux élèves de manifester leur lecture du texte en valorisant l’originalité de la restitution. Montrer que les enjeux de l’analyse littéraire dépassent (et recoupent) ceux du commentaire de texte.

Compétences visées : comprendre, interpréter, créer, mémoriser (construction d’une culture littéraire), utiliser différents langages, argumenter.

Modalité d’évaluation  : chiffrée, en groupe.

Tâche proposée : dans le cadre de l’étude du roman Réparer les vivants, consigne de travail de groupe (4 élèves maximum) : « Vous associerez les personnages de Réparer les vivants (au choix) à un objet. Vous prendrez soin de vous justifier en prenant appui sur des citations précises du roman. La restitution prendra une forme libre mais originale : votre créativité est encouragée ! »

 Les personnages dans Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Compte rendu de travaux de groupes
Dans le cadre d’une séquence consacrée au roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, les élèves de deux classes (une 1ere S et une 1ere L) doivent s’emparer d’une consigne les invitant à réfléchir concrètement aux personnages : « Vous associerez les personnages de Réparer les vivants (au choix) à un objet. Vous prendrez soin de vous justifier en prenant appui sur des citations précises du roman. La restitution prendra une forme libre mais originale : votre créativité est encouragée ! » La répartition des points est d’emblée annoncée : choix des personnages et de l’objet correspondant : / 7, justification : / 7, originalité de la forme : / 6. Le nombre de personnages n’est pas imposé, mais il est signalé aux élèves que l’ensemble doit être cohérent et donne une image assez représentative du texte ; les points attribués pour le premier item le sont aussi en fonction de cet investissement. Les groupes ne doivent pas excéder quatre élèves (certains préfèrent travailler à deux ou à trois) et la mixité S / L est autorisée. Le délai de restitution est d’environ un mois.
Les productions des élèves manifestent leur engagement dans ce travail. L’étude du roman a suscité un engouement assez fort dans les deux classes, amplifié par la confrontation entre le texte et l’adaptation cinématographique de Katell Quillévéré sortie le 2 novembre 2016. (Les deux classes ont assisté ensemble à la projection puis ont débattu également ensemble de leurs impressions après le film). Cette restitution traduit, pour une grande majorité, non seulement le sillage que ce texte a créé en eux mais aussi la finesse de leur lecture personnelle.
19 travaux sont rendus. Un seul groupe répond à la consigne sans grand entrain, sous forme de dossier papier. L’association avec les objets est effective, la justification également, mais de manière assez allusive et désincarnée. Les personnages retenus sont par ailleurs reliés à la photo des différents acteurs du film de Katell Quillévéré – cependant Marthe Carrare, qui n’apparaît pas dans l’adaptation, est figurée par un profil vide, signalant ainsi l’aporie de ce choix.
Les autres travaux se répartissent en trois grandes catégories :
- dessins
- créations d’arts plastiques
- matière numérique : diaporama, fichier audio (création d’une bande son), fichiers vidéos (film en noir et blanc pour un groupe et du stop-motion pour un autre, groupes composés d’élèves suivant l’enseignement d’audiovisuel), vidéo déposée sur youtube avec travail d’incrustation sur les images, réalité augmentée à partir de l’application « Aurasma », profils Facebook créés par un dernier groupe.
Les meilleurs travaux – nombreux – sont ceux dans lesquels non seulement la justification liée à chaque objet est menée de manière très fine, mais également celle du support global. Un groupe a ainsi travaillé sur un mobile en explicitant précisément la place centrale de la figuration du « coeur » autour de laquelle tous les autres objets tournent, comme les personnages évoluent autour du coeur de Simon Limbres dans le roman. Un autre a constitué une boîte dans laquelle sont collés différents objets à une place bien déterminée, et justifiée par rapport à l’intrigue. Un autre a réalisé une superbe « valise »1 et commente cette mise en oeuvre. Le groupe qui a réalisé les images en noir et blanc propose une analyse des choix de caméra et de lumière ; celui qui a travaillé en stop-motion a utilisé des matériaux différents (carton, pâte à modeler, etc) dont est proposée une signification en lien avec le personnage associé.
Ce travail a permis aux élèves de réinvestir de manière plus libre l’analyse littéraire. Les choix des objets se recoupent parfois mais la palette des idées est assez large. Certaines explications laissent ainsi apparaître des lectures très subtiles et personnelles, et donc une véritable appropriation du texte. Les productions peuvent dans certains cas révéler des problèmes qui apparaissent par ailleurs dans les exercices plus conventionnels : ainsi, des élèves sérieuses et appliquées ont rendu un travail dans lequel elles se sont investies mais leurs développements soulignent le manque de maîtrise de la justification littéraire. Leurs paragraphes accumulent les éléments du récit sans jamais se confronter au choix symbolique de l’objet, qui apparaît le plus souvent sensé, mais pleinement escamoté. Des élèves d’un autre groupe ont en revanche pu dépasser les limites régulièrement éprouvées dans le commentaire en donnant du sens à tout ce qu’elles ont choisi – il est alors très satisfaisant de leur manifester leur pleine réussite, la sensibilité qu’elles ne parviennent pas encore à faire éclore dans les exercices formatés.
Permettre aux élèves de coupler support original et lecture personnelle du texte s’est révélé très fructueux. Le groupe qui a créé des profils Facebook a réalisé un beau travail de mise en forme et de recherche tant iconographique que documentaire puisque des liens vers des articles ou des sources vidéos sont proposés, juxtaposés à des posts élaborés à partir de citations du roman. Un mode d’emploi a été élaboré par ces élèves2, comme par ceux qui ont travaillé à partir de l’application « Aurasma », contribuant, si ce n’est à inverser la classe, à m’ouvrir des perspectives nouvelles, dans lesquelles se rencontrent ce que les élèves maîtrisent et ce que je m’efforce de leur apprendre.

Marianne Hubac